
À l’heure où l’Afrique cherche à valoriser davantage ses penseurs et ses bâtisseurs du savoir, l’Université de Kinshasa a rendu, samedi 6 juin, un hommage exceptionnel à l’une des figures les plus influentes de la philosophie congolaise. Le professeur émérite Élie Phambu Ngoma-Binda a été élevé au rang de Grand Chancelier des Belles-Lettres et des Sciences humaines par l’Observatoire africain des sanctions positives (OASP), une distinction qui consacre plus d’un demi-siècle d’engagement intellectuel, scientifique et académique au service de la République démocratique du Congo et du continent africain.
Devant un parterre d’universitaires, de chercheurs, d’étudiants et de personnalités publiques réunis au chapiteau de l’Université de Kinshasa, l’OASP a salué « une conscience intellectuelle parmi les plus fécondes du pays ». Pour l’organisation, cette distinction dépasse largement le cadre d’une récompense académique.
« Nous honorons une œuvre qui a contribué à l’élévation morale, intellectuelle et scientifique de l’Afrique », a déclaré le professeur Jacques-André Kabwit, commissaire de l’OASP.
Dans son éloge, l’orateur a rappelé que le nom d’Élie Phambu Ngoma-Binda demeure associé depuis plusieurs décennies à la rigueur scientifique, à la transmission du savoir et à la réflexion sur l’avenir des sociétés africaines.
« Votre nom résonne dans les amphithéâtres, les bibliothèques et les centres de recherche comme celui d’un homme ayant consacré sa vie à l’excellence », a-t-il affirmé.
Cette reconnaissance vient couronner un parcours remarquable. Philosophe, écrivain, enseignant-chercheur et auteur prolifique, Élie Phambu Ngoma-Binda a marqué plusieurs générations d’étudiants par ses enseignements et ses travaux consacrés notamment à la gouvernance, à l’éthique publique, à la responsabilité politique et au développement de la pensée africaine. Ses écrits constituent aujourd’hui une référence dans plusieurs universités congolaises et africaines.
Au cœur de son héritage intellectuel figure la « philosophie inflexionnelle », une approche originale qu’il a développée pour inviter les responsables politiques, les élites et les citoyens à repenser leurs responsabilités dans la construction du bien commun. Selon cette vision, la philosophie ne doit pas être un exercice abstrait réservé aux cercles académiques, mais un instrument concret de transformation sociale.
« La philosophie inflexionnelle est le seul mode de pensée capable de nous rendre socialement utiles dans un contexte marqué par l’irrationalité et les souffrances collectives », a rappelé le professeur lors de son intervention.
Très ému au moment de recevoir cette distinction, le nouveau Grand Chancelier des Belles-Lettres et des Sciences humaines a exprimé sa gratitude envers l’OASP, sa famille, ses collègues et ses anciens étudiants.
« C’est avec joie, sincérité et humilité que j’accueille cet honneur », a-t-il déclaré.
Revenant sur son parcours, il a révélé avoir publié à ce jour 45 ouvrages et plus de 180 articles scientifiques, fruit d’un travail méthodique mené durant plusieurs décennies.
Pour l’universitaire, le secret d’une telle production intellectuelle repose sur trois piliers : le talent, la discipline et le travail.
« Quand les jeunes me demandent mon secret, je leur réponds que c’est avant tout la force du travail », a-t-il confié, insistant sur la nécessité pour la jeunesse congolaise de cultiver l’effort, la persévérance et la passion du savoir.
Dans un hommage particulièrement personnel, le professeur Ngoma-Binda a également salué le rôle de son épouse, Christiane Manzet-Mitton, infirmière en chef au Club universitaire de Kinshasa, ainsi que celui de ses enfants, qu’il considère comme des soutiens essentiels dans sa carrière.
« Le calme familial est une condition fondamentale de la production intellectuelle », a-t-il souligné devant une assistance attentive.
Le philosophe a également rendu hommage à ses collègues, à ses disciples et à ses lecteurs, estimant que la recherche scientifique africaine doit davantage s’appuyer sur les productions intellectuelles locales.
« La matière de nos recherches n’est pas nécessairement à chercher ailleurs. Elle existe aussi dans nos réalités, nos expériences et nos réflexions », a-t-il affirmé.
L’événement a également été marqué par l’annonce de la publication de son 45ᵉ ouvrage, intitulé Monseigneur Dimier ou l’honneur du politique, présenté comme un hommage à son ancien maître et mentor, le professeur Vunduawe te Pemako, auprès duquel il a effectué ses premiers travaux de recherche universitaire à la fin des années 1970.

Cette nouvelle distinction s’inscrit dans une dynamique plus large de reconnaissance des figures intellectuelles africaines. Ces dernières années, plusieurs institutions universitaires et organisations panafricaines ont multiplié les initiatives visant à valoriser les chercheurs dont les travaux contribuent à l’enrichissement du patrimoine scientifique du continent. À l’Université de Kinshasa, le professeur Ngoma-Binda avait déjà fait l’objet, le 28 février dernier, d’un ouvrage collectif d’hommages scientifiques réunissant plusieurs de ses anciens étudiants et collaborateurs, signe de l’influence durable de sa pensée dans les milieux académiques.
Au-delà de la célébration d’un parcours individuel, l’élévation d’Élie Phambu Ngoma-Binda au rang de Grand Chancelier des Belles-Lettres et des Sciences humaines relance le débat sur la place de la recherche, des sciences humaines et de la philosophie dans le développement de l’Afrique. Dans un continent confronté à des défis complexes de gouvernance, d’éducation et de cohésion sociale, les organisateurs de la cérémonie ont rappelé que les idées demeurent un levier essentiel du progrès. À l’ère de la transformation des sociétés africaines, l’œuvre du philosophe congolais apparaît ainsi comme une invitation à réhabiliter la pensée critique, la responsabilité collective et l’excellence intellectuelle comme fondements d’un avenir durable.
Willy Ulengu Samuanda