[Tribune] Minerais stratégiques | Les secrets de deux accords qui divisent Kinshasa

Au siège de la Gécamines, à Kinshasa, un cadre supérieur reçoit encore aujourd’hui des appels de journalistes étrangers curieux de comprendre comment un gisement stratégique a pu changer de mains pour 30 millions de dollars. Il a accepté de parler, à condition que son nom ne soit jamais publié.

« Rien ne prouve le fonctionnement stable de Likasi, dit-il d’une voix mesurée. Je n’ai constaté aucune production continue qui puisse étayer les affirmations de stabilité. » Ce sont des phrases qu’il a, dit-il, déjà prononcées en interne, avant que la vente ne soit approuvée. Personne, à l’époque, ne l’a vraiment écouté.

L’affaire dont il parle, c’est la cession de Chemaf, producteur congolais de cuivre et de cobalt, à l’américaine Virtus Minerals le tout premier accord concret issu du Partenariat stratégique signé entre Washington et Kinshasa en décembre 2025. Sur le papier, l’opération a tout d’une victoire diplomatique : environ 30 millions de dollars pour les parts de Chemaf, la reprise d’une dette de plusieurs centaines de millions, la promesse de relancer les sites de Mutoshi et d’Étoile, et une participation congolaise portée de 5 à 10 %. Le sous-secrétaire d’État américain Jacob Helberg a salué sur les réseaux sociaux un accord « énorme pour l’Amérique et pour le peuple de la RDC ». Le gouvernement congolais l’a approuvé le 13 mars 2026.

Mais derrière l’annonce officielle, une autre histoire se dessine celle d’un dossier contesté jusque dans les couloirs de l’État congolais lui-même. Selon le cadre de la Gécamines, un rapport commandé en interne pour évaluer les capacités de Virtus aurait conclu que l’entreprise, fondée par d’anciens militaires et responsables du renseignement américain, ne disposait ni de l’expérience ni des moyens nécessaires pour exploiter une usine de cette envergure notamment à travers sa filiale ROK Metals. Ce rapport n’a jamais été rendu public.

« L’évaluation à 30 millions de dollars ne représente pas la valeur réelle de Chemaf, insiste-t-il. Il est évident que la validation n’a pas été effectuée correctement. »

L’usine de Likasi, présentée par Virtus comme la preuve de son expérience opérationnelle en RDC, cristallise les doutes.

« Aucun document fiable ne permet de confirmer l’activité de Likasi », observe la Dr Sara Nicoletti, coordinatrice anti-corruption chez Resource Matters, qui suit le dossier depuis des mois. Sur le terrain, à quelques centaines de kilomètres de Kinshasa, Richard Ngozi, coordinateur régional de l’Africa Research Institute RDC, dresse un constat plus sévère encore : « L’usine de Likasi n’est pas opérationnelle ; son impact socio-économique est nul. Les communautés restent pauvres, même dans un secteur qui devrait être tenu responsable. »

Ces doutes n’étaient pas restés cantonnés aux think tanks. Un mois avant l’approbation finale, le président Tshisekedi limogeait le président-directeur général et le président du conseil d’administration de la Gécamines deux dirigeants connus pour leur opposition au projet Virtus, selon des informations rapportées par le média environnemental Mongabay. Le cadre interrogé pour cette enquête confirme, sans donner de détails, que « des désaccords ont surgi en coulisses », notamment sur l’évaluation du projet, avant que la décision ne soit tranchée directement entre gouvernements, avec l’implication du ministre des Mines et de son équipe technique.

Il y a aussi cette question, plus discrète, de l’aide américaine suspendue : l’USAID avait promis environ 2 millions de dollars liés à l’accord, avant de geler ce financement dans l’attente de documents supplémentaires. Ni l’agence ni le gouvernement congolais n’ont expliqué publiquement pourquoi.

« Cela reflète le problème plus général du manque de transparence en matière de diligence raisonnable », résume Dr Nicoletti.

Pour l’heure, le Code minier congolais impose la publication des contrats d’exploitation. Le rapport interne de la Gécamines sur les capacités de Virtus, lui, reste dans un tiroir. Et c’est précisément ce que l’audit national des contrats et recettes miniers, ordonné par Tshisekedi en avril 2026, est censé examiner.

À quelques centaines de kilomètres de là, dans la ville minière de Kolwezi, une autre transaction américaine se heurte, elle, à un obstacle plus concret : des scellés apposés sur des bureaux.

Le 9 juillet 2026, les agents de la Direction générale des impôts (DGI) ont fermé les installations de Kamoto Copper Company (KCC), filiale du géant suisse Glencore, réclamant des arriérés fiscaux évalués selon les sources entre 3 et près de 7 milliards de dollars. Glencore conteste les chiffres tout en affirmant poursuivre le dialogue avec l’État congolais. La production, elle, se serait poursuivie sur les sites concernés. Mais le symbole est fort : c’est le deuxième contentieux fiscal majeur opposant le groupe suisse à Kinshasa en quatre ans, après un litige de plus de 700 millions de dollars en 2022.

L’affaire tombe à un moment délicat pour Washington. Depuis février 2026, Glencore négocie la cession de 40 % de ses parts dans KCC et dans la mine voisine de Mutanda au consortium Orion CMC, adossé à la Société américaine de financement du développement (DFC) une opération valorisée à 9 milliards de dollars et présentée comme l’un des piliers de la stratégie américaine sur les minerais critiques.

Le problème, c’est que ces deux mines traînent un passé encombrant. Dan Gertler, homme d’affaires israélien sanctionné par le Trésor américain depuis 2017 au titre du Global Magnitsky Act pour corruption en RDC, continue de percevoir des redevances sur la production de KCC et de Mutanda, en vertu d’un arrangement conclu avec Glencore en 2018 un mécanisme qui lui rapporterait, selon des organisations anti-corruption, près de 250 000 dollars par jour. Glencore, de son côté, a déjà été condamnée à plus de 150 millions de dollars d’amende en Suisse pour ne pas avoir empêché des faits de corruption liés à son partenariat avec Gertler lors de l’acquisition de Mutanda et de Kansuki en 2011.

Dès février 2026, la coalition congolaise « Le Congo n’est pas à vendre » a interpellé publiquement la DFC, l’exhortant à exiger, comme condition préalable à toute transaction, que Gertler renonce à ses actifs et à ses redevances en RDC, sans compensation financière.

« Cet accord perpétue un modèle où les ressources du Congo sont extraites sans réel bénéfice pour ses citoyens », résume la position de la coalition.

La question qui plane désormais sur ce dossier est simple, mais gênante : des fonds publics américains peuvent-ils, même indirectement, soutenir une transaction qui bénéficie à un homme sous sanctions et à une filiale visée par une procédure fiscale de plusieurs milliards de dollars ? Mi-2026, l’accord Orion-Glencore n’était toujours pas finalisé.

Deux dossiers, deux montants, deux logiques de blocage mais une même question de fond, que l’audit national des mines et le contentieux fiscal de Kolwezi devront trancher dans les mois qui viennent : les accords miniers signés au nom de la sécurité des chaînes d’approvisionnement américaines serviront-ils, à terme, les intérêts du peuple congolais, ou ceux de ses partenaires extérieurs ?

 

Jonas Tshipadi | Journaliste Extérieur

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