Ne pas réfléchir par procuration en RDC | Face au projet de nouvelle Constitution, la jeunesse kinoise présent à Tembe na Tembe pose ses conditions

Réunis au bâtiment Tembe na Tembe, étudiants et jeunes leaders civiques ont disséqué le projet de réforme constitutionnelle et le tabou de la double nationalité. Un débat crucial où la nouvelle génération refuse de servir de caution politique aux ambitions des aînés.

À Kinshasa, la réécriture des règles du jeu institutionnel ne se fera pas sans la signature de la génération montante. Sentant le vent du débat constitutionnel souffler avec insistance sur les institutions de la République, la Coalition citoyenne pour la Nation a pris les devants en organisant, ce samedi 23 mai 2026 au bâtiment administratif Tembe na Tembe, une matinée de réflexion à forte charge politique. Devant un public dense composé d’étudiants et de figures de la société civile, les discussions ont tourné autour d’un axe central : « Les jeunes face à la problématique de la réforme constitutionnelle en RDC ».

« Cette rencontre vise à briser le monopole des états-majors politiques sur un texte qui engage l’avenir de toute une nation, en y intégrant nos priorités de gouvernance, de paix et de sécurité », explique un coordonnateur de la coalition organisatrice.

Le premier temps fort de cette matinée a mis en exergue le rôle de la Constitution comme unique rempart contre les crises de légitimité à répétition qui fragilisent le pays. Animant un panel sur l’équilibre entre la paix et la stabilité, l’analyste Nathanaël Atibu a rappelé que la loi fondamentale ne saurait être modifiée au gré des rapports de force conjoncturels.

« La Constitution n’est pas seulement un texte juridique. Elle représente le pacte de confiance entre l’État et les citoyens ; elle organise le pouvoir, protège les libertés et fixe les règles du vivre-ensemble », a-t-il argué avec force. Pour l’intervenant, jouer avec ces textes dans un climat d’insécurité chronique revient à ouvrir la boîte de Pandore des frustrations populaires.

Face au risque d’instrumentalisation par les écuries politiques de l’Union sacrée ou de l’opposition, le message adressé aux étudiants s’est voulu rigoureux et émancipateur. La jeunesse a été invitée à s’extirper de son rôle traditionnel de force d’infanterie des manifestations de rue pour devenir un laboratoire de propositions institutionnelles.

« On ne peut pas réfléchir par procuration. Si nous devons soutenir un changement ou une révision, nous devons savoir ce qui doit être changé et pourquoi », a martelé Nathanaël Atibu, avant de formuler une proposition concrète : constitutionnaliser un organe de surveillance exclusivement dédié aux politiques de la jeunesse, indépendant des humeurs des ministères.

L’autre grand morceau de cette matinée de réflexion a touché à l’un des tabous les plus hypocrites de la République : l’unicité de la nationalité congolaise. Me Gauthier Nkanga a brillamment rappelé l’héritage juridique issu de la Constitution de 1964, qui consacre le principe d’exclusivité pour éviter les « loyautés partagées » dans une sous-région des Grands Lacs en constante ébullition. Toutefois, l’avocat a confronté ce texte de loi aux réalités économiques et sociologiques du XXIe siècle.

« La diaspora apporte énormément à l’économie nationale par ses investissements et, parfois, supplée même certaines insuffisances de l’État », a soutenu Me Nkanga, dénonçant les barrières juridiques qui excluent les Congolais de l’étranger des secteurs clés de l’immobilier et de la sous-traitance.

La fin du débat s’est focalisée sur l’ambivalence des institutions congolaises qui ferment les yeux sur la binationalité de leurs élites politiques et de leurs icônes sportives. Le cas des binationaux au sein de l’équipe nationale de football, les Léopards, a été cité comme le parfait exemple d’une intégration pragmatique réussie qui tranche avec la rigidité du Code de la famille.

« Il est temps de régulariser ce qui existe déjà dans les faits au sommet de l’État et dans nos stades pour libérer l’investissement de nos compatriotes de l’étranger », a plaidé l’expert juridique, soutenu par les applaudissements de l’assistance étudiante.

De la mémoire de 2015 aux incertitudes de fin 2026

Ces joutes verbales à Tembe na Tembe rappellent étrangement les événements de janvier 2015. À l’époque, les tentatives de modification de la loi électorale perçues comme un glissement constitutionnel par l’ancien régime avaient mis la jeunesse kinoise dans la rue, donnant lieu à des affrontements meurtriers. Onze ans plus tard, si le cadre est académique et feutré, la méfiance de la société civile reste intacte face à toute velléité de toucher au texte fondamental sans un consensus national préalable.

Les perspectives d’avenir de ce débat national reposent désormais sur la capacité de ces mouvements de jeunes à structurer leurs revendications d’ici la rentrée parlementaire de septembre 2026. Si le bureau de l’Assemblée nationale accepte d’ouvrir une commission paritaire incluant ces leaders civiques pour débattre du statut de la diaspora, la RDC pourrait moderniser son arsenal juridique sans sombrer dans la crise politique.

Dans le cas contraire, le projet de réforme constitutionnelle restera perçu comme un passage en force unilatéral, susceptible de réveiller les vieux démons de la contestation urbaine. À Sasa Studio, nous maintiens notre ligne de vigilance : la loi fondamentale est le cœur de la patrie, et nous documenterons chaque tentative d’en modifier le rythme.

Willy Ulengu Samuanda

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