Kwilu-Ngongo | La sucrière révolutionne-t-elle l’industrie Congolaise ou Se content-elle de recycler le passé ?

Au cœur du Kongo-Central, entre les vastes étendues verdoyantes de canne à sucre, une transformation audacieuse est en cours. La Compagnie Sucrière de Kwilu-Ngongo (CSKN), acteur historique de l’agro-industrie en République Démocratique du Congo, affirme aujourd’hui se réinventer. Loin de se limiter à la production de sucre, l’entreprise se positionne comme une pionnière des « métiers verts » et de l’économie circulaire, promettant un modèle de développement durable et d’emploi pour la région. Mais cette ambition écologique est-elle une véritable révolution ou une simple adaptation stratégique aux enjeux environnementaux et économiques actuels ?

L’usine au cœur d’un écosystème circulaire

La philosophie de Kwilu-Ngongo semble résumer le concept d’économie circulaire à travers le dicton : « On ne perd rien dans la canne à sucre ! » Cette approche vise à maximiser la valorisation de chaque résidu de la plante, transformant ce qui était autrefois considéré comme un déchet en une ressource précieuse.

* Bagasse : Le moteur énergétique et matériaux. Après l’extraction du jus, la bagasse (résidu fibreux de la canne) est brûlée dans des chaudières pour produire de la vapeur. Cette vapeur alimente non seulement les processus de transformation du sucre, mais aussi les centrales énergétiques de l’usine. L’entreprise indique avoir besoin de 6 MW pour son fonctionnement, et cette production interne d’énergie à partir de biomasse est présentée comme un atout majeur, souvent un « point faible » pour les sucreries. De plus, la bagasse sert de matière première à « Kwilu Briques », une initiative de fabrication de briques, diversifiant ainsi les débouchés.

* Écumes et mélasse : L’Or vert des sols. Les écumes, riches en nutriments issus de la filtration du jus, sont réutilisées comme fertilisant organique sur les champs de canne. Elles corrigent l’acidité des sols et enrichissent la terre, contribuant à la longévité et à la productivité des plantations – un argument clé pour le Directeur Général, Patrick de Maroussem, qui souligne les « bons résultats sur le sucre » après un siècle d’exploitation. La mélasse, un sirop épais issu du raffinage, est également valorisée. Elle sert à l’extraction d’alcool, et le résidu final, la vinasse, est transformé en engrais organique riche en potasse et azote, retournant une fois de plus aux champs pour améliorer la qualité du sol et l’environnement de culture.

* Biogaz et projet Elikya : Un impact social direct. Au-delà des processus industriels, la CSKN a développé le projet Elikya pour la production de biogaz. Cette initiative vise à offrir des solutions d’assainissement et de cuisson propres à plus de 200 ménages locaux, leur fournissant également de la lumière. C’est un exemple concret de la manière dont l’industrie peut directement améliorer les conditions de vie des communautés environnantes.

Emploi et « métiers verts » : Une promesse d’avenir ?

L’entreprise met en avant son rôle de pourvoyeur d’emplois, avec environ 5 000 collaborateurs mobilisés durant la campagne sucrière. Ces emplois couvrent l’ensemble de la chaîne, de la coupe et du transport de la canne à son traitement en usine. En se positionnant comme pionnière des « métiers verts », Kwilu-Ngongo suggère une transition vers des compétences plus durables et une main-d’œuvre qualifiée pour gérer ces processus circulaires et optimiser l’irrigation tout en protégeant la biodiversité locale.

Entre réalité et ambition : Les points de vigilance

Si le discours de Kwilu-Ngongo est porteur d’espoir, une analyse critique s’impose pour évaluer la portée réelle de ces initiatives :

* L’échelle de l’impact : Les 5 000 emplois sont-ils majoritairement saisonniers ? Quelle est la part des emplois permanents et qualifiés dans les « métiers verts » ? Le projet Elikya, bien que louable, ne concerne que 200 ménages ; quelle est son extensibilité et son impact global sur la communauté ?

* Durabilité des pratiques agricoles : La culture intensive de la canne à sucre, même avec des engrais organiques, reste exigeante en eau et peut nécessiter des intrants. Les « techniques respectueuses des cycles du sol » et la « protection de la biodiversité » sont-elles des pratiques généralisées et certifiées, ou des affirmations ponctuelles ? Des études d’impact environnemental indépendantes sont nécessaires pour confirmer ces engagements.

* Normes environnementales et sociales : Les processus de combustion de la bagasse et de gestion des effluents (vinasse) respectent-ils les normes environnementales les plus strictes ? Les conditions de travail des 5 000 employés, notamment ceux impliqués dans la coupe manuelle de la canne, sont-elles conformes aux standards nationaux et internationaux en matière de droits du travail et de sécurité ?

* « Pionnière » : Une Affirmation Justifiée ?La RDC compte d’autres industries agroalimentaires. Kwilu-Ngongo est-elle réellement la seule ou la première à adopter une approche aussi intégrée de l’économie circulaire, ou s’inscrit-elle dans une tendance plus large, parfois timidement amorcée par d’autres acteurs ?

Un modèle à confirmer

La Sucrière de Kwilu-Ngongo semble avoir saisi l’impératif de la transition écologique et économique. Sa démarche de valorisation des sous-produits et sa production d’énergie renouvelable sont des atouts indéniables. Cependant, pour véritablement s’imposer comme un modèle de « métiers verts » et de durabilité, l’entreprise devra démontrer la profondeur, l’étendue et la transparence de ses engagements, tant sur le plan environnemental que social. L’avenir dira si la canne à sucre de Kwilu-Ngongo continuera à produire uniquement du sucre, ou si elle parviendra à faire germer une industrie véritablement verte et inclusive pour le Congo.

Willy Ulengu Samuanda

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