
Né en 1999 à Lodja, au centre de la RDC, Samuel Ahoka Emongo n’a ni l’apparence d’un chef politique ni les moyens d’un militant professionnel. Pourtant, il s’est imposé, à sa manière, comme l’un des visages d’une jeunesse congolaise qui refuse de se taire. Étudiant, militant, engagé dans le social, il fait partie de ces rares jeunes qui transforment la colère en action et l’injustice en discours politique.
Ce qui le pousse à agir, c’est ce qu’il voit au quotidien : les écoles publiques en ruine, les hôpitaux vides, les enfants abandonnés à eux-mêmes dans les rues, pendant que les autorités ferment les yeux ou détournent l’argent du pays. Rien d’abstrait dans ses paroles.
« Pendant qu’on détourne le bien commun, nous, la jeunesse, subissons, endurons, mais surtout, nous observons », répète-t-il souvent.
En 2021, il lance une initiative baptisée Ta Main Mon Espoir, avec une poignée de camarades. Une structure artisanale, sans moyens, mais avec une volonté tenace : tendre la main aux oubliés, offrir un cadre d’apprentissage aux jeunes déscolarisés, réinsérer les enfants des rues, accompagner les femmes marginalisées. À petite échelle, Samuel veut redonner une place à celles et ceux que le système a laissés derrière.


Mais c’est en juillet 2022 qu’il se fait réellement entendre. Le 27 juillet, devant des centaines d’étudiants réunis dans une grande salle universitaire, il prend la parole. Un discours tranchant, direct, sans notes : il dénonce la « mégestion de la chose publique » et accuse le pouvoir de sacrifier l’avenir des jeunes. Dans l’assemblée, on applaudit. Dehors, on s’agite.
Le 5 août, huit jours après cette sortie publique, Samuel est enlevé par des hommes armés à la sortie du campus. Il est conduit dans une maison inhabitée, à la périphérie de la ville. Là, il passe cinq jours en captivité, ligoté, battu, affamé, interrogé. Les questions tournent en boucle :
« Qui est derrière toi ? Qui t’écrit tes discours ? »
Il répond qu’il ne fait que dire ce qu’il vit. Il sera relâché sans explication, le corps marqué, mais vivant.
Ses proches le cachent quelques jours. L’université garde le silence. Sa famille, déjà surveillée, commence à recevoir des menaces. Quelques semaines plus tard, Samuel quitte le pays discrètement. En octobre 2022, il s’installe au Canada avec un visa humanitaire. À Montréal, il retrouve un peu de calme, mais refuse de tourner la page.


Depuis son exil, il continue de coordonner à distance les activités de Ta Main Mon Espoir, restée active en RDC. Il organise des conférences en ligne, échange avec des jeunes militants, intervient dans des collèges québécois pour parler de l’engagement et de la situation dans son pays. Ses anciens camarades racontent qu’il répond à tous les messages, suit les projets sur le terrain, propose des idées.
Il n’a pas de parti, pas de mentor politique, pas d’ambition électorale affichée. Mais il dit une chose, souvent :
« Je suis un citoyen blessé, mais debout. »
Pour lui, rien n’est plus politique que de refuser l’indifférence. Rien n’est plus urgent que de rendre la parole à ceux qu’on a réduits au silence.
Il sait que sa voix dérange, qu’elle peut lui coûter cher. Mais il continue. Parce que le silence, dit-il, est devenu complice. Parce qu’au fond, il croit encore qu’une jeunesse debout peut faire plier un pouvoir assis.
CHRISTIVIE NYAMABU