Face aux retards accumulés et à la grogne des Kinois, le chef de l’État a entamé une tournée d’inspection sur les chantiers névralgiques de la ville, du Grand Marché à la commune de Ndjili. Une opération de pression politique sur les constructeurs à l’heure où l’urgence urbaine n’attend plus.
À Kinshasa, la patience des automobilistes et des commerçants s’use au rythme des embouteillages créés par les travaux inachevés. Conscient de l’usure politique que génère ce blocage à ciel ouvert, le président Félix Tshisekedi a décidé de descendre personnellement dans l’arène ce samedi. Selon des sources officielles à la Présidence de la République, le chef de l’État a mené une visite de terrain au pas de charge sur plusieurs grands chantiers de la capitale congolaise. De l’historique Grand Marché « Zando » jusqu’aux confins de la Tshangu, cette itinérance n’a rien d’un rituel protocolaire : elle s’apparente à une opération de sauvetage de sa promesse de modernisation urbaine.
« Voir le premier citoyen du pays sur le terrain est un signal fort, car la lenteur de ces chantiers est en train de paralyser la vie économique de millions de foyers kinois », commente un cadre du ministère des Infrastructures et Travaux publics (ITPR).
Le premier grand test de cette tournée s’est joué au cœur de la commune de Kinshasa, sur le site du Grand Marché. Rasé il y a cinq ans sous les promesses d’une reconstruction rapide, ce pôle commercial majeur de l’Afrique centrale est resté trop longtemps un immense terrain vague fortifié, repoussant des milliers de vendeuses et de vendeurs à la sauvette sur les avenues avoisinantes, aujourd’hui impraticables. En inspectant les structures en béton qui sortent enfin de terre et les voies d’accès adjacentes, Félix Tshisekedi tente de désamorcer une bombe sociale latente.
« Rouvrir Zando dans le respect des normes modernes n’est plus seulement un enjeu d’urbanisme, c’est une nécessité absolue pour restaurer la dignité des petits commerçants », explique un représentant de l’intersyndicale des vendeurs du marché.
Quittant le centre-ville pour mettre le cap sur l’Est de la capitale, le cortège présidentiel a ensuite franchi le pont Ndjili pour s’arrêter au quartier populaire de la Tshangu. Là, le nouveau terrain Sainte-Thérèse et le chantier de la maison communale de Ndjili attendaient l’arbitrage du sommet de l’État. Le projet d’aménagement de la place Sainte-Thérèse, poumon culturel et sportif de cette partie de la ville, symbolise à lui seul les espoirs d’une jeunesse souvent laissée pour compte.
« Traiter la question de la Tshangu en y apportant des infrastructures viables est le meilleur moyen de stabiliser cette zone hautement inflammable », analyse un sociologue urbain basé à Mbinza.
Ce n’est pas la première fois que le président de la République s’invite sur les chantiers kinois. Les observateurs se souviennent qu’entre 2021 et 2024, les programmes « Tshilejelu » et « Zéro Trou » avaient été lancés en grande pompe pour réhabiliter la voirie urbaine, avant de s’embourber dans des scandales de détournements de fonds et d’exécutions techniques défectueuses par certaines entreprises partenaires. À l’époque, les enquêtes de l’Inspection générale des finances (IGF) avaient mis à nu les faiblesses d’un système de passation des marchés publics miné par le clientélisme, obligeant le gouvernement à revoir sa copie pour la seconde phase des travaux.
Les espoirs pour cette année 2026 reposent désormais sur la sévérité des sanctions que le chef de l’État appliquera aux entreprises défaillantes à l’issue de sa visite. Si cette tournée débouche sur un décaissement transparent des fonds et une accélération des rotations d’équipes de nuit, Kinshasa pourrait enfin respirer avant la prochaine saison des pluies.
Toutefois, la société civile maintient sa vigilance, craignant que ces visites théâtrales ne produisent qu’un effet de façade éphémère. Pour la Présidence, le défi est de transformer ces inspections physiques en un système de gouvernance rigoureux et permanent. À Sasa Studio, nous suivrons l’évolution des chantiers après le départ du cortège ; car après la visite du roi, c’est le travail des maçons qui valide la promesse.
Willy Ulengu Samuanda