Droits humains en RDC | Le double front qui fragilise Kinshasa, selon rapport publié par l’ONG RHW

Revenant d’une mission d’évaluation en République démocratique du Congo, les émissaires de Human Rights Watch dressent un constat sans concession. Entre les exactions documentées dans l’Est et un net durcissement politique dans la capitale, l’espace des libertés s’asphyxie à l’approche du débat sur la révision constitutionnelle.

 

C’est un cri d’alarme qui résonne lourdement sous le ciel politique congolais. Jeudi 14 mai 2026, lors d’un point de presse très couru dans la capitale, les hauts responsables de l’ONG internationale Human Rights Watch (HRW) ont mis les autorités face à leurs paradoxes. Le constat est implacable : alors que les populations de l’Est du pays continuent de payer le prix de la guerre face à la coalition M23-Rwanda, à Kinshasa, le pouvoir semble de plus en plus enclin à verrouiller l’espace public. Pour l’organisation, la multiplication des interpellations de voix critiques marque un recul dangereux de l’État de droit.

L’insoutenable quotidien des populations de l’Est

Le dossier de l’Est reste une plaie béante. Après des années d’enquêtes sur le terrain des conflits au Nord-Kivu, le diagnostic porté par l’organisation est sans équivoque. Évoquant le dernier rapport publié par l’ONG sur les exactions commises dans les zones sous emprise rebelle, Philippe Bolopion, directeur exécutif de HRW, a reconnu l’atrocité des réalités documentées. « Ce document est dur à lire ; il fait état de crimes et d’atrocités commis par les forces du M23 et les forces rwandaises pendant la période d’occupation », a-t-il déclaré, appelant l’Union européenne et la communauté internationale à passer des condamnations verbales aux sanctions financières ciblées contre les donneurs d’ordres à Kigali.

Sur le terrain, la rigueur de l’enquête scientifique donne du poids à l’indignation. Clementine de Montjoye, chercheuse principale pour la région des Grands Lacs, a piloté les investigations récentes en recueillant la parole de plus de cent témoins directs, proches et survivants. Le modus operandi décrit par la chercheuse révèle une violence ciblée et systémique.

« Des témoins nous ont raconté des opérations menées lors de la prise de certaines localités, où ils ont sorti principalement des hommes et des garçons et les ont exécutés », précise-t-elle, avant d’ajouter que « des cas de violences sexuelles et des disparitions forcées dont les victimes restent à retrouver » font l’objet de vérifications continues pour exiger des poursuites judiciaires impartiales.

Kinshasa sous le verrou de la contestation

Mais la nouveauté de ce rapport réside dans le lien direct établi avec le climat politique de la capitale. HRW observe une corrélation évidente entre l’augmentation des détentions arbitraires et le débat électrique autour d’une éventuelle modification de la Constitution, une option publiquement évoquée par le président Félix Tshisekedi lors de son intervention télévisée du 6 mai 2026. À Kinshasa, la peur a changé de camp, mais elle s’est installée dans les rédactions et les partis d’opposition.

« Nous avons exprimé notre inquiétude aux autorités de l’État par rapport à la vague d’arrestations arbitraires et de disparitions forcées dont sont victimes les membres de l’opposition, les journalistes et les activistes », a révélé Janet Ngokadi, chercheuse principale pour la RDC.

La chercheuse dénonce une restriction méthodique de l’espace civique. Selon ses observations, l’appareil sécuritaire cible prioritairement ceux qui osent contester la gouvernance actuelle ou le projet de révision des textes fondamentaux.

« Malheureusement, nous avons continué à recevoir des cas d’arrestations arbitraires faites contre des journalistes parce qu’ils ont exprimé leur position ou leurs opinions sur le changement de la Constitution », insiste-t-elle, rappelant que la liberté d’expression ne peut être suspendue au motif de la crise sécuritaire à l’Est.

 Rappels historiques et horizons incertains

Ce durcissement du pouvoir s’inscrit pourtant dans une fâcheuse continuité. En mars 2026 déjà, un précédent rapport de HRW avait jeté une lumière crue sur 17 cas de disparitions forcées à Kinshasa. Si l’ONG concède aujourd’hui que quelques dossiers ont connu de légères avancées judiciaires, le tableau d’ensemble reste sombre. Le souvenir du 24 mars dernier est encore vif dans les esprits : ce jour-là, une marche pacifique organisée par le parti d’opposition ECiDé de Martin Fayulu contre le changement de la Constitution avait été violemment réprimée à coups de gaz lacrymogènes, débouchant sur l’arrestation de 15 militants.

L’avenir immédiat de la RDC dépendra de la capacité des autorités à desserrer l’étau. En refusant de garantir le droit de réunion et de manifestation pacifique, le pouvoir s’expose à un isolement diplomatique croissant alors que le pays a besoin du soutien de ses partenaires pour faire face à la guerre à l’Est. Comme le souligne en conclusion Philippe Bolopion, « les citoyens congolais ont le droit d’exprimer leurs opinions sans crainte de répression ». À l’évidence, en cette année 2026, préserver ce droit fondamental sera le véritable test de démocratie pour le gouvernement congolais.

 

Willy Ulengu Samuanda

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