
Accusant le Bureau de l’Assemblée provinciale de Kinshasa de violer le Règlement intérieur pour freiner son contrôle sur le ministre des Infrastructures, pour certains, le député Jared Phanzu Babaka entre en rébellion ouverte contre l’institution. Plongée dans les coulisses d’un bras de fer juridique aux lourdes conséquences politiques.
C’est une guerre de tranchées juridiques qui se dissimule derrière les sourires de façade du Palais du Peuple. Ce vendredi 22 mai 2026, alors que l’Assemblée provinciale de Kinshasa (APK) affichait à son ordre du jour l’examen de l’interpellation du ministre des Infrastructures et Travaux publics, le mécanisme s’est grippé. L’auteur de l’initiative, l’honorable Jared Phanzu Babaka, a choisi la politique de la chaise vide, dénonçant ce qu’il qualifie de « violation flagrante » des textes régissant l’organe délibérant de la capitale. Derrière ce conflit de procédure, c’est le droit de regard des élus sur les millions de dollars de la voirie kinoise qui se joue.
Au cœur de la discorde se trouve une subtilité du Règlement intérieur que le député Phanzu refuse de voir piétinée. À l’origine, sa démarche n’était qu’une simple question orale avec débat adressée au membre de l’exécutif urbain. Insatisfait des premiers éléments de réponse ou de la lenteur du processus, l’élu a choisi de monter d’un cran en convertissant sa démarche en interpellation, une procédure beaucoup plus lourde pouvant déboucher sur une motion de déchéance.
« L’auteur d’une question orale ou écrite qui n’est pas satisfait de la réponse donnée peut la convertir en interpellation », rappelle Jared Phanzu, s’appuyant rigoureusement sur l’article 191 du code interne de l’APK.
Selon les vérifications de notre rédaction, le député estime avoir respecté le formalisme requis en effectuant cette mutation en pleine séance plénière avant son dépôt officiel. Dès lors, l’exigence du Bureau d’imposer une nouvelle présentation du texte suivie d’un vote de recevabilité est apparue aux yeux de l’élu comme une manœuvre dilatoire.
« Cette exigence constitue une entorse aux articles 191 et 201 du Règlement intérieur ainsi qu’une remise en cause du pouvoir de contrôle parlementaire reconnu au député provincial », fustige l’élu de Kinshasa, bien décidé à ne pas servir d’alibi à ce qu’il considère comme un simulacre.
Protéger le ministre ou respecter la loi ?
Dans les couloirs de l’APK, l’absence de Jared Phanzu à la table des débats ce vendredi a suscité des commentaires à double tranchant. Pour ses partisans, le Bureau tente maladroitement de protéger un ministre provincial des Infrastructures acculé par le délabrement criant des routes de la capitale et l’opacité de la gestion des chantiers en cette année 2026. Pour la présidence de l’Assemblée, en revanche, le vote de recevabilité reste un passage obligatoire pour toute initiative qui engage la plénière.
« Le Règlement intérieur doit être appliqué de manière équitable et uniforme », réoriente Jared Phanzu pour balayer cet argument, affirmant son refus de se plier à une mise en scène destinée, selon lui, à étouffer la vérité sur la gestion de la voirie.
Ce coup d’éclat n’est pas un fait isolé. Il rappelle étrangement les tensions de la session de mars 2025, où plusieurs motions de contrôle parlementaire s’étaient enlisées dans les méandres des commissions avant même d’atteindre le perchoir. À l’époque déjà, la société civile kinoise avait dénoncé un « parlement de complaisance », plus enclin à préserver les équilibres politiques de l’exécutif qu’à soulager le calvaire des usagers des transports publics.
L’avenir de cette interpellation s’inscrit désormais dans l’incertitude. En refusant de se soumettre à la procédure de recevabilité votée par ses pairs, Jared Phanzu Babaka prend le risque de voir son initiative classée sans suite par le Bureau, mais il gagne la bataille de l’opinion publique, particulièrement sensible à la question des routes.
Les perspectives d’avenir pour le Bureau de l’APK s’annoncent glissantes. Si l’institution veut conserver sa crédibilité face à des administrés de plus en plus exigeants, elle devra rapidement clarifier sa jurisprudence textuelle. Car à Kinshasa, l’enlisement d’une procédure parlementaire est toujours perçu par la rue comme le signe d’un arrangement de coulisses. Une chose est sûre : le feuilleton Phanzu ne fait que commencer, et à Sasa Studio, nous continuerons d’éplucher les textes officiels pour démêler le vrai du faux.
Willy Ulengu Samuanda