
À l’occasion de la Journée internationale de la biodiversité, l’ONG JUREC brise le silence sur le centralisme étouffant qui paralyse la gestion environnementale en RDC. Son président, Me Félix Credo Lilakako, exige une autonomie réelle pour les provinces afin que les dividendes de la nature profitent enfin aux populations locales.
En République démocratique du Congo, premier « pays solution » face aux crises climatiques mondiales, la gouvernance de la nature souffre d’un mal profondément ancré : l’hyper-centralisation. C’est le cri d’alarme officiel lancé ce vendredi 22 mai 2026 par l’ONG Juristes pour l’environnement au Congo (JUREC), en marge de la célébration de la Journée internationale de la biodiversité. Dans un communiqué de positionnement stratégique, l’organisation appelle le gouvernement congolais à traduire dans les faits le thème international de cette année : « Des actions locales à l’impact mondial ». Pour JUREC, le succès du Cadre mondial de Kunming-Montréal de 2022, qui vise à stopper l’érosion du vivant, restera une chimère en RDC tant que les territoires ruraux seront exclus des décisions.
« Le succès de toute planification environnementale repose sur la force des actions menées localement, c’est-à-dire sur l’engagement des communautés, des organisations et des pouvoirs publics qui travaillent main dans la main », insiste le document.
La démarche menée par le président du Conseil d’administration de la JUREC, Me Félix Credo Lilakako, s’appuie sur un socle juridique existant mais largement ignoré. L’association réclame l’application stricte de la Loi n’° 14/003 du 11 février 2014 relative à la conservation de la nature, dont les articles 3, 11 et 53 consacrent explicitement le principe de la gestion décentralisée. Si la ministre de l’Environnement a formellement exprimé sa volonté de bâtir une politique nationale de gestion de proximité, le quotidien des provinces reste marqué par un siphonnage des compétences par le pouvoir central.
« Cette journée vise à réaffirmer la volonté des États à préserver la diversité biologique tout en assurant un partage juste et équitable des avantages découlant de l’utilisation des ressources génétiques », rappelle la direction de JUREC pour justifier la légitimité de son combat.
Derrière la bataille des textes juridiques se cache une réalité financière beaucoup plus sombre. Les territoires ruraux et les chefs-lieux de provinces subissent de plein fouet un manque criant de transparence dans la perception des impôts, droits et taxes liés à l’exploitation de la biodiversité. JUREC dénonce ouvertement des cas de détournements de fonds destinés au développement local, ainsi qu’un déséquilibre flagrant dans la répartition des bénéfices de la conservation.
« Nous faisons face à une tentation permanente de tout régenter depuis Kinshasa, ce qui génère des conflits de compétences stériles entre les autorités nationales et locales et marginalise les premiers gardiens de la forêt », regrette un juriste de l’organisation.
Pour sortir de cette impasse, la société civile environnementale formule des exigences concrètes à l’exécutif national. La priorité absolue demeure la promulgation des décrets fixant l’Accès et le Partage des Avantages (APA), un dispositif issu du droit international destiné à protéger les savoirs traditionnels des peuples autochtones pygmées contre la biopiraterie. JUREC insiste également sur l’urgence d’adopter un cadre légal clair concernant les Paiements pour Services Environnementaux (PSE).
« Promouvoir, multiplier et financer les initiatives locales de conservation est indispensable si l’on veut que le marché des crédits carbone serve réellement à construire des écoles et des dispensaires dans les Entités Territoriales Décentralisées (ETD) », martèle Me Félix Credo Lilakako.
Cette offensive juridique de mai 2026 fait écho aux engagements pris par le gouvernement lors du sommet sur les forêts d’Afrique centrale à Libreville, où la RDC s’était engagée à réformer son code vert pour attirer les financements directs vers les communautés de base. Deux ans plus tard, le constat reste mitigé, la bureaucratie kinoise peinant à lâcher le contrôle des flux financiers international
L’avenir du patrimoine naturel congolais se jouera désormais sur la sincérité du gouvernement à matérialiser cette décentralisation. JUREC, qui s’engage à accompagner les universités, les centres de recherche et les partenaires financiers dans ce processus, estime que la pression doit être maintenue à tous les niveaux.
Si les bailleurs de fonds internationaux acceptent de flécher une partie de leurs aides directement vers les provinces plutôt que vers les ministères centraux, la gouvernance participative et inclusive pourrait enfin devenir une réalité sur le terrain. Pour le ministère de l’Environnement, le test des prochains mois sera législatif : signer les décrets APA et PSE ou assumer le risque d’un blocage communautaire généralisé. À Sasa Studio, nous suivrons de près la mise en œuvre de ces décrets, car la protection de la nature ne peut se faire au détriment de ceux qui la font vivre.
Willy Ulengu Samuanda