Kinshasa | L’eau rappelle à la ville qu’on ne peut plus improviser

À chaque forte pluie, Kinshasa retrouve le même visage. Des avenues deviennent impraticables, des caniveaux débordent, des eaux chargées de déchets envahissent les quartiers et la circulation se transforme en épreuve. Puis viennent les opérations de curage, les bulldozers, les campagnes d’assainissement et les appels à la population pour ne plus jeter les déchets dans les ouvrages de drainage.

Ces interventions sont nécessaires. Mais elles ne répondent qu’à une partie du problème.

Derrière les inondations et les caniveaux bouchés se trouve une question beaucoup plus profonde : comment une métropole en expansion rapide organise-t-elle durablement la circulation de ses eaux ?

Kinshasa n’est plus la ville pour laquelle les anciens outils de planification avaient été conçus. Son urbanisation s’est étendue, les surfaces bétonnées et asphaltées se sont multipliées et les besoins en infrastructures ont changé d’échelle. Les pluies, elles, continuent de chercher les points bas, les rivières et les exutoires selon les lois de la gravité.

Pour l’ingénieur géophysicien Guylain Mukasa, CEO de Salima Invest, la réponse doit passer par une connaissance beaucoup plus précise du territoire : topographie, hydrologie, occupation des sols, réseaux existants et capacité réelle des ouvrages.

L’idée mérite d’être prise au sérieux, mais avec une précision importante : Kinshasa ne part pas de zéro.

La capitale congolaise a connu plusieurs exercices de planification urbaine au cours de son histoire. Le problème actuel n’est donc pas simplement l’absence d’un document directeur. Il est aussi celui de l’actualisation de la planification, de son adaptation à une ville qui s’est considérablement étendue et surtout de sa traduction en investissements et en règles effectivement appliquées.

Sur ce point, les autorités ont déjà engagé un processus.

Le 19 juin 2026, la Cellule d’Exécution des Projets-Eau, dans le cadre du projet Kin Elenda, a organisé un atelier consacré aux options stratégiques du futur Schéma directeur d’assainissement liquide de Kinshasa. Le document doit notamment servir à orienter les investissements et les réformes du secteur aux horizons 2035 et 2050.

Un mois plus tard, le 23 juillet, un autre rendez-vous a porté sur les orientations stratégiques du Schéma directeur d’assainissement inclusif de Kinshasa et sur la gouvernance de la future Station de traitement des boues de vidange. La rencontre, présidée par le gouverneur Daniel Bumba, a réuni des représentants des pouvoirs publics, des partenaires techniques et financiers, des opérateurs privés, des universitaires et de la société civile.

Ces avancées changent donc la formulation du problème. Kinshasa n’attend pas simplement un schéma directeur : elle doit désormais s’assurer que les outils en cours d’élaboration deviennent une véritable politique publique de l’eau et de l’assainissement.

Car un schéma directeur ne se résume pas à dessiner des flèches indiquant le sens d’écoulement des eaux.

Il doit permettre de comprendre les bassins versants, de connaître les réseaux existants, d’identifier leurs insuffisances, de calculer les volumes d’eau à évacuer et de déterminer les ouvrages nécessaires. Il doit également intégrer l’évolution de l’urbanisation et les scénarios de pluies intenses.

Le raisonnement doit partir du bassin versant plutôt que de la seule rue.

Lorsqu’une pluie tombe sur Kinshasa, une partie de l’eau s’infiltre dans le sol. Une autre ruisselle sur les toits, les routes, les cours bétonnées et les autres surfaces imperméables. Plus ces surfaces augmentent, plus le ruissellement peut devenir rapide et important. Si les caniveaux sont bouchés, sous-dimensionnés ou mal raccordés à un exutoire, l’eau finit par chercher elle-même son chemin.

C’est là que le problème devient urbain.

Une construction installée dans une zone d’écoulement, un canal rétréci par des dépôts, un ouvrage mal entretenu ou une occupation anarchique des berges peuvent perturber le fonctionnement hydraulique. Mais il serait scientifiquement imprudent d’attribuer chaque inondation à une seule cause.

Les pluies extrêmes, la topographie, la nature des sols, l’imperméabilisation, l’état des réseaux, l’entretien des ouvrages et l’occupation du territoire agissent ensemble.

Le curage reste donc indispensable. Mais curer un caniveau n’est pas la même chose que gérer un bassin versant.

Un ouvrage propre mais trop petit continuera à déborder. Un réseau bien dimensionné mais sans exutoire fonctionnel atteindra rapidement ses limites. Et un système d’évacuation performant ne pourra pas compenser indéfiniment une urbanisation qui construit sans tenir compte des contraintes hydrologiques.

Kinshasa doit ainsi sortir d’une logique où l’on intervient principalement après le problème pour investir davantage dans la prévention.

Cela suppose de cartographier les zones vulnérables, de protéger certains couloirs d’écoulement, de restaurer lorsque cela est possible des espaces capables de retenir temporairement l’eau et d’éviter de nouvelles constructions dans les secteurs les plus exposés.

Les outils numériques peuvent jouer un rôle important dans cette transformation.

Le LiDAR, les drones, les images satellitaires et les systèmes d’information géographique peuvent fournir des données topographiques beaucoup plus fines. Ces informations peuvent ensuite alimenter des modèles hydrologiques et hydrauliques capables de simuler différents scénarios de pluie et de localiser les secteurs susceptibles de connaître des débordements.

Mais la technologie ne doit pas devenir une nouvelle promesse miracle.

Dire qu’un drone pourrait cartographier toute Kinshasa au centimètre près en quelques mois serait une affirmation qui nécessiterait une démonstration technique et opérationnelle. La superficie à couvrir, la résolution recherchée, la végétation, les conditions météorologiques, l’accès aux quartiers, le traitement des données et les moyens financiers sont autant de paramètres qui doivent être pris en compte.

La même prudence vaut pour les modèles hydrauliques. Leur fiabilité dépend de la qualité des données disponibles : pluies, sols, relief, occupation des terres, réseaux, ouvrages et caractéristiques des exutoires.

Un autre outil pourrait néanmoins devenir déterminant : un véritable géoportail urbain.

Une plateforme réunissant données cadastrales, topographiques, hydrologiques, environnementales et urbanistiques permettrait aux décideurs de mieux mesurer les conséquences d’un projet avant son autorisation. Elle pourrait aussi aider à identifier les zones particulièrement exposées aux inondations et à orienter les investissements vers les secteurs prioritaires.

Mais une carte ne remplace pas une décision publique. Une zone identifiée comme vulnérable ne peut être interdite de construction par un simple logiciel. Il faut une base juridique, des études, des procédures administratives et, lorsque des droits légalement constitués sont concernés, des mécanismes appropriés de protection ou d’indemnisation.

La donnée doit éclairer la décision. Elle ne doit pas devenir un prétexte à l’arbitraire.

L’urgence est d’autant plus grande que Kinshasa continue de s’étendre. Les estimations de sa population varient selon les sources et les périmètres utilisés ; il faut donc éviter de présenter un chiffre unique comme une vérité absolue. Mais toutes les tendances disponibles convergent sur un constat : la capitale congolaise connaît une croissance urbaine rapide, qui exerce une pression croissante sur les infrastructures et les services essentiels.

La réponse ne peut donc pas être uniquement policière, ni uniquement hydraulique.

Elle doit associer urbanisme, environnement, voirie, gestion des déchets, assainissement, habitat et protection des populations.

Les opérations d’assainissement engagées depuis juillet par le Service national illustrent déjà cette mobilisation des pouvoirs publics. Les travaux portent notamment sur le dégagement et l’entretien de certains axes de la capitale.

Mais pour que ces opérations produisent des résultats durables, elles doivent s’inscrire dans une stratégie plus large.

Kinshasa a besoin de caniveaux entretenus, mais aussi de réseaux correctement conçus. Elle a besoin de campagnes de nettoyage, mais également d’une politique efficace de gestion des déchets. Elle doit libérer les emprises publiques, mais aussi empêcher leur réoccupation. Elle doit construire, mais savoir où il ne faut pas construire.

Le défi est désormais de passer de l’opération ponctuelle à la planification permanente.

L’eau ne respecte ni les limites administratives ni les slogans politiques. Elle suit les pentes, les sols et les chemins que le territoire lui offre. Lorsque la ville ferme ces chemins sans en prévoir d’autres, l’eau finit toujours par reprendre ses droits.

Le véritable enjeu du futur schéma directeur d’assainissement de Kinshasa sera donc moins de produire un document supplémentaire que de construire une mémoire technique de la ville, une règle d’urbanisation et surtout un programme d’investissement capable de résister au temps.

La capitale dispose désormais d’un processus institutionnel engagé pour actualiser sa stratégie d’assainissement.

Reste la question décisive : les cartes, les études et les ateliers réussiront-ils à devenir des caniveaux fonctionnels, des espaces protégés, des réseaux entretenus et des quartiers réellement moins vulnérables ?

C’est à cette étape que se mesurera la véritable réussite de Kinshasa face à ses eaux.

 

Willy Ulengu Samuanda

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