
Un rapport accablant de l’Institut National de la Statistique (INS), rendu public la semaine dernière, vient jeter une lumière crue sur une réalité socio-économique qui défie toute logique : le Kasaï Central, malgré un sous-sol regorgeant de richesses minérales et un potentiel agricole considérable, se révèle être la province la plus pauvre de la République Démocratique du Congo. Ce constat, loin d’être une simple statistique, dessine le portrait d’une population aux prises avec une pauvreté endémique, une situation qui interroge profondément les politiques de développement et la répartition des fruits de la richesse nationale.
Le rapport final de l’INS, fruit d’une enquête méticuleuse sur les conditions de vie des ménages à travers le pays, révèle une incidence de pauvreté alarmante de 79,8% dans le Kasaï Central. Ce chiffre sidérant ne rend pas compte de la seule prévalence de la pauvreté, mais s’accompagne d’une profondeur et d’une sévérité qui soulignent la précarité extrême de ses habitants. La profondeur de la pauvreté, mesurée à 35,2%, indique que les personnes pauvres vivent largement en dessous du seuil de pauvreté, tandis que la sévérité, à 19,0%, met en évidence l’ampleur des inégalités au sein même de cette population déjà défavorisée. Les données révèlent que près de 3 millions de personnes (2 919 517 précisément) vivent dans la pauvreté, avec une dépense moyenne annuelle s’élevant à 1 741 066 francs congolais (FC). Cette structure de pauvreté, où 4,5% de la population concentre la majeure partie de la misère, témoigne d’une fracture sociale abyssale.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le Kasaï Central est doté d’une richesse naturelle exceptionnelle. Son sous-sol est réputé pour ses gisements de diamants, tant industriels que de joaillerie, mais aussi pour des minerais stratégiques tels que l’or, le nickel, le chrome et le fer. À ces ressources minérales s’ajoute un potentiel agricole considérable, avec des cultures vivrières comme le maïs et le manioc, ainsi que des cultures de rente comme l’arachide et l’huile de palme. Le potentiel forestier est également significatif. Malgré cet éventail de richesses, l’économie locale peine à décoller, reposant majoritairement sur l’agriculture de subsistance, l’exploitation minière artisanale, souvent informelle et peu rémunératrice, et le commerce, rendu difficile par l’enclavement de la région. Cet isolement géographique complique l’accès aux marchés et l’acheminement des biens et services, accentuant le cercle vicieux de la pauvreté.
Les raisons de ce décalage entre la richesse potentielle et la pauvreté réelle sont multiples et complexes. L’exploitation artisanale et informelle des mines, bien qu’étant une source de revenus pour de nombreuses familles, échappe souvent aux cadres réglementaires, privant l’État de recettes fiscales substantielles et ne générant que peu de valeur ajoutée locale. L’absence d’investissements massifs dans la transformation des produits agricoles et miniers limite l’exportation de produits à plus forte valeur ajoutée. De plus, l’enclavement de la province, combiné à une infrastructure de transport déficiente, rend coûteuse et difficile la connexion avec les grands centres économiques du pays et les marchés internationaux. Les politiques publiques semblent, jusqu’à présent, avoir peiné à traduire la richesse du sous-sol en développement humain et économique tangible pour la population.
Ce rapport de l’INS n’est pas seulement un constat, c’est un appel urgent à une réévaluation profonde des stratégies de développement pour le Kasaï Central. Il soulève des questions cruciales sur la gouvernance des ressources naturelles, la nécessité d’investissements ciblés dans les infrastructures, l’éducation et la santé, ainsi que sur l’importance de structurer le secteur minier artisanal pour qu’il bénéficie davantage aux communautés locales. La province, qui abrite la ville de Kananga comme chef-lieu, s’étend sur 59 111 km² et est divisée en cinq territoires : Demba, Dibaya, Dimbelenge, Kazumba et Luiza. Pour sortir de ce paradoxe douloureux, une approche intégrée, combinant bonne gouvernance, investissements stratégiques et prise en compte des spécificités locales, est plus que jamais nécessaire.
Willy Ulengu Samuanda